Je suis infréquentable. Mon corps respire le sexe. Mes yeux dégoûtent et mes mains aspirent à la débauche. Je dis tu aux vous et rien aux tu. Je me fais payer des cafés sans rien demander. Je donne un billet et le récupère avant de l'avoir lâché. Mon coeur est une citerne métallique. Tout sonne faux quand ça tombe dedans, dans la pompe qui aspire mon sang comme un gamin qui siffle une canette de coca.
Il ouvre la porte-fenêtre du café-restaurant et passe devant moi en disant que les hommes précèdent les femmes dans ces établissements. Il bafouille un sourire, se moque, c'est aérien. On prend place. Des yeux virevoltent de l'autre côté, plissés par le vent frais de cet automne enivrant. Et ça nous scrute. Nous sommes la Joconde à deux. Manquent les flashs et le sourire décousu. On commande. Un chocolat chaud. Deux. Le soleil en a marre, il se casse. La lune tente une approche mais nous sommes trop bas pour converser avec elle. Les lumières sont rouges, chaudes, presque trop. Elles nous permettent de savoir que la personne à qui l'on parle ne s'est pas faite remplacée. Les tasses se vident et laissent place aux verres dangereux.
Mes yeux s'étourdissent et s'attardent sur les tissus qui couvrent son corps. L'alcool s'empare de ma raison et je reste accrochée à sa chemise fluide. Noire, légère. Deux ou trois attaches déboutonnées. Autant d'attaches que de verres. Il a desserré sa cravate. Noire, elle aussi. De toute façon, elle avait atterri là par hasard, par humour. Il ne se prenait pas assez au sérieux pour porter une cravate sérieuse. Mes mains s'accrochaient à mes genoux, de toutes leurs forces pour ne pas totalement la dénouer, cette excroissance toute en soie.
Une main s'agite devant ma figure et me sort d'un sommeil imaginé. Ma vision somnolait devant l'imperfection irrésistible de cet homme. Mal rasé. Les autres ont l'air de se négliger en gardant leur barbe de trois jours. Pas lui. Ça lui donne quelque chose de plus. Une horde de clichés amoureux vient frapper aux portes de mon esprit. Je tente de les faire fuir. Je les intime des pensées qui me tiennent assise sur cette banquette, en face de lui. Ils se choquent et s'en vont. Je déteste les clichés, toutes ces imbécilités qui vous rendent complètement con devant un individu qui ne l'est pas. Ou, qui l'est suffisamment peu pour ne pas vous en psalmodier.
Le décor se met à tournoyer. Danse furibonde d'une ivresse mal calculée. Je me sens vaciller mais c'est lui qui bouge. Il n'a aucune idée de l'effet qu'il me fait. Il est un bar à lui tout seul. Des centaines de bouteilles qui se vident à l'intérieur de moi. Une présence comme la sienne, on n'y échappe pas. Quand on y goute, on en veut encore. Le « tout ou rien » n'existe plus.
La porte fenêtre s'ouvre dans le sens inverse. Il me suit, me dit qu'il préfère rester derrière moi, au cas où je tomberais. Je ne suis pas si alcoolisée que ça. Tous ces liquides colorés ne me donnent qu'une légèreté passagère. Le reste, c'est de sa faute.
© Avant-moi
Fin (?)